Le quotidien Le Monde s’est longtemps défié des sondages. Il a fallu attendre les années 1980 pour qu’ils y aient droit de cité et servent à des « analyses ». Il est vrai que les sondages n’étaient pas aussi communs et que Le Monde avait de grandes signatures. Aujourd’hui, il est difficile de suivre la publication des sondages tant ils sont nombreux et tant ils sont le soubassement ou les fondations des commentaires. Mais comment faisait-on avant pour penser sans sondages ? Or, le régime d’opinion, qui sert d’ersatz de démocratie, fonctionne par la prolifération, l’envahissement de la sphère publique. Affaire de quantité et d’importance. Plutôt que de prendre un sondage après l’autre, examinons donc une semaine ordinaire. Les sondages n’ont en effet pas plus une force propre - même les idées les plus fortes et les plus justes n’en ont pas – ils n’ont que la force de la croyance qu’on leur accorde. L’observation de la place qui leur est accordée dans un journal et donc dans l’esprit de ceux qui y écrivent est alors un bon moyen d’évaluation
Mardi 12 janvier 2010 : le Cecop, présidé par l’ex-sondeur Jérôme Jaffré, habituel producteur d’analyses politologiques pour Le Monde part de la popularité, fait dont on ne sait rien aujourd’hui sinon par sondages, pour explorer les perspectives d’avenir : « Trois fondamentaux du sarkozysme à l’épreuve de 2010 ». Un travail d’haruspice. Il a le bon goût de ne pas citer de chiffres. Tout le monde sait.
Mercredi 13 janvier 2010 : « A mi-quinquennat, la défiance fait son retour en politique » selon un sondage réalisé par TNS-Sofres pour le Cevipof, en partenariat avec l’agence Edelman [1] et le centre Pierre Mendès-France [2] comme est annoncé comme la première édition du baromètre de la confiance politique. Si cette nouvelle mesure est aussi faible que les côtes de popularité, l’intérêt est faible. La différence n’apparaît guère a priori. Ce n’est pourtant pas rien que d’en conclure à une « nouvelle illustration de la crise de la démocratie ». Le maître à penser de cette affaire, le politologue officiel Pascal Perrineau, estime que la confiance était « un enjeu essentiel de la présidentielle de 2007 ». Faut-il aussi entendre 2012 ? Etant donné la question centrale sur le mode classique d’effeuillage de la marguerite - « A votre avis, est-ce que les responsables politiques, en général, se préoccupent beaucoup, assez, peu ou pas du tout de ce que pensent les gens comme vous », il n’est pas étonnant que la plupart des sondés répondent « peu » (44 %) et « pas du tout » (34%). Il s’agirait d’un fait nouveau cependant : un retour de la défiance. Par rapport à quoi ? Cela nous a été dit d’entrée : « La parenthèse de l’élection de 2007 est bel et bien refermée. L’engouement suscité par les campagnes de Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal et François Bayrou, ainsi que le fort taux de participation, qui avait été enregistré lors de ce scrutin, avaient été interprétés comme le signe d’une réconciliation entre les Français et la politique ». Il s’agissait donc d’interprétation à partir d’une impression et d’un taux de participation. Voter pour l’un des candidats était-il un signe de réconciliation avec la politique ? Il fallait aussi qu’il y ait eu une défiance antérieure. Comment le savait-on ? Un livre l’avait assuré à partir de la montée de l’abstention électorale. A part l’élection présidentielle, on sait que celle-ci en hausse et désormais élevée. En somme, on pourrait écrire la même chose sur le retour à la défiance entre deux élections présidentielles. On tient une solution : il faudrait organiser une élection présidentielle par an.
Artefacts sur la confiance, interprétations phantasmatiques, c’est l’ordinaire du commentaire politique : un théâtre d’ombres. Cela ne suffit pas. Un autre sondage est-il publié au même moment que la coïncidence est transformée en corrélation selon ce mode d’explication habituel dans l’exercice d’interprétation des sondages. La popularité d’un leader politique baisse-t-elle ? On va chercher dans la coïncidence les causes de la baisse ou de la hausse même s’il s’agit de un ou deux points. Cette fois, c’est l’effet qui attire l’attention : le bonheur qui passe : « les Français sont heureux ». Comme d’habitude quand on les interroge par sondage. S’il est une réponse qui ne doit pas être prise au pied de la lettre par son excès même (91% se disent « très » ou « assez heureux »), c’est bien celle-ci. Nenni. Ce serait manquer une idée originale : « La sphère privée, refuge du bonheur ». La encore, on subodore l’écho lointain d’un livre d’Albert O. Hirschman sur les mécanismes cycliques de prévalence de l’action publique et de retour à la sphère privée fondée sur la déception. Cela devient ici un gadget sans conséquence sinon pour faire chic. La science ? Un vague verni de culture générale suffit pour faire un grand oral, un exposé, un papier, etc. Penser ? Dorénavant, on fait semblant.
observatoire des sondages
Version imprimable
envoyer par mail
